Une journée type

Maintenant que je suis de retour plus au sud et que de l’eau a coulé sous les ponts, je peux écrire à propos de mon expérience en Alaska et vous faire penser que j’ai adoré chaque instant de mon quotidien passé dans un environnement merveilleux en compagnie de charmantes et amicales personnes, faisant plaisir aux milliers de touristes qui sont persuadés de savoir à quel point j’ai adoré travailler et habiter là-bas, et vous ne connaîtrez pas ma réelle opinion à ce propos à moins d’avoir communiqué mit moi au cours de l’été.

Dans ce post-ci je vais vous raconter plus en détails ce qu’était une journée typique pour un(e) ranger comme moi, bien qu’une journée typique n’existe en fait pas. On passait la plupart de notre temps sur des bateaux de toutes tailles, allant de petits bateaux transportant 30 personnes à des immenses bateaux de croisière transportant plus de 4000 personnes. Certains jours on était aussi coincés à la lodge ou dans le bureau. Les jours passés sur les bateaux de croisière étant les plus intéressants d’un point de vue “travail atypique” (et mes journées préférées), c’est ces jours-là que je vais maintenant vous décrire… Mes excuses pour la mauvaise qualité des photos, prises avec mon natel (et l’impossibilité d’éditer les images pour rogner les bouts noirs, internet est trop lent ce soir).

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La journée commençait généralement entre 3h45 et 4h15 du matin, quand le réveil sonnait après une souvent trop courte nuit de sommeil. Heureusement le parc étant situé à 58°N, le soleil se levait tôt durant une bonne partie de l’été et généralement il faisait jour quand je marchais en direction du boulot, donnant l’illusion qu’il était plus tard qu’il n’était réellement (je peux vous dire que psychologiquement ça change tout)… A 5h00 tous les rangers se retrouvaient au bureau, empaquetaient leurs affaires dans des gros sacs plus ou moins étanches (chapeaux, sac à dos pour la journée, brochures du parc, etc.) et embarquaient peu après dans le minibus pour se rendre au port où notre moyen de transport nous attendait…

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Les rangers montent à bord du Serac, tout à droite du ponton

La plupart des gens dans ce pays se rendent au travail en voiture, eh bien nous on s’y rendait de manière plus originale: en bateau ! Un bateau nommé le Serac (comme ces blocs de glace dans les glaciers, mais sans l’accent aigu), piloté par une équipe sympa. Le pendulage durait environ 20 minutes, le temps de tenter de faire une micro sieste pendant que le Serac nous emmenait à l’entrée de la baie, où l’on retrouvait notre lieu de travail pour la journée…

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L’un des plus gros bateaux de croisière naviguant dans le parc, à l’entrée de la baie

Et c’est là qu’on revient au “travail atypique” mentionné plus tôt. J’sais pas en Europe, mais aux USA quand quelqu’un pense à la profession de “ranger”, la première image qui lui vient en tête est une personne vêtue d’un grand chapeau qui se promène sur les sentiers de randonnée toute la journée, souriant et parlant à toutes les personnes qu’il/elle rencontre. Ce que nous on faisait là, c’est tout le contraire de l’image traditionnelle du ranger, où nos seuls sentiers de randonnée sont les ponts du bateau, où l’on respire un bon air fraîchement pollué (ou de l’air conditionné à l’intérieur), et où les échelles sont complètement distordues qu’il est impossible d’avoir une réelle connexion avec ce paysage qui nous entoure (depuis le 20ème étage, un glacier de 60m de hauteur paraît riquiqui), sans compter la déconnexion complète avec la nature au milieu des jacuzzis, toboggans et kartings tout en sirotant une coupe de champagne.

En approchant le bateau de croisière, il était temps de [tenter de] se réveiller et de se préparer pour l’exercice le plus palpitant de la journée: l’abordage du bateau ! Car contrairement à ce que beaucoup de gens à bord pensent, on n’embarque pas dans un port quelconque et on ne se cache pas dans la cale jusqu’à ce qu’on arrive dans le parc… Non, chaque jour un groupe de rangers était envoyé sur les bateaux de croisière qui visitaient le parc cette journée-là (au nombre maximum de 2 chaque jour pour limiter les dégâts) et abordait le bateau de façon originale: comme des pirates ! Suivant une manoeuvre maintes fois répétée et sous le regard de quelques braves personnes s’étant levées tôt pour l’occasion, notre petit Serac venait gentiment collisionner le bateau de croisière qui avait tout de même ralenti un peu, nous donnant l’occasion d’ascensionner une échelle de corde que l’équipage à bord nous avait lancée.

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Vous voyez le petit carré noir sur le bas du bateau de croisière (vers les 2 dos de baleine)? C’était notre porte d’entrée.
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Le Serac approchant la fameuse échelle en corde
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Un ranger arrivant au sommet de l’échelle, mit le Serac derrière

Une fois nous et nos affaires à bord, le Serac repartait et nous voilà partis pour une croisière de 200 km aller-retour dans la baie des glaciers en compagnie de nombreux passagers, les plus gros bateaux transportant, comme mentionné avant, plus de 4000 passagers.

Après un bref passage sur la passerelle pour dire bonjour au capitaine et connaître l’itinéraire de la journée, on se rendait dans la lounge (le salon ?) où des tables nous étaient mises à disposition pour y installer un Visitor Center portatif. On remplissait une table de peaux d’animaux et d’informations diverses emmenées à bord dans une grosse malle, pour informer et éduquer les visiteurs. Certains bateaux avaient un partenariat avec l’association de la tribu indigène et avaient à leur bord un(e) interprète culturel, qui embarquait et désembarquait avec les rangers, et avait aussi une table avec différents objets exposés. La dernière table faisait office de magasin de souvenirs, remplie de livres et diverses objets emmenés à bord par une personne travaillant pour l’association qui gère les magasins de souvenirs dans les parcs, qui avait embarqué en même temps que nous.

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Au cas où on ne sait pas quel jour on est, les tapis dans les ascenseurs sont là pour nous le rappeler…

Aux alentours de 7h ou 7h30, davantage de personnes étaient réveillées et il était l’heure du “Morning Chat”, une courte présentation donnée par l’un des rangers (et l’interprète culturel quand il y en avait un), introduisant les visiteurs au fait qu’ils sont dans un parc national (oui, certains n’en avaient aucune idée), donnant quelques brèves informations à propos du parc et surtout annonçant le programme et l’itinéraire de la journée.

Une fois le “Morning Chat” fini, les visiteurs assaillaient notre Visitor Center portatif, cherchant des brochures (qui avaient pourtant été distribuées dans toutes les chambres mais qu’ils avaient oublié et prendre avec et n’avaient pas envie de retourner chercher), le tampon-souvenir qu’on peut obtenir dans chaque parc que beaucoup de gens collectionnent, et divers souvenirs.

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La vue depuis la passerelle

Aux alentours de 8h il était temps pour l’un des rangers d’échapper du “Visitor Center” et de se rendre sur la passerelle, d’où il/elle allait prendre le micro et devenir la voix que l’on entend partout: sur les ponts, dans les lounges/salons et même dans les chambres si les visiteurs le voulaient. Ce ranger donnait une narration intermittente d’environ 4 heures, le temps d’arriver aux grands glaciers, racontant l’histoire du parc avec la formation de la baie et des glaciers, parlant de la population autochtone, des animaux, des effets du changement climatique, et introduisant les différents points d’intérêt du parc. Une grande responsabilité que de parler dans un micro entendu par des milliers de personnes, et c’était un peu bizarre car pas moyen de voir comment les gens réagissent à vos propos (à moins d’avoir des gens sur la proue et de leur demander de faire qqch, par ex. de faire bonjour aux glaciers). Mais personnellement c’était probablement mon job préféré, car depuis la passerelle il y avait non seulement une vue magnifique, mais il n’y avait aussi pas besoin de répondre 10’000 fois aux mêmes questions personnelles et non liées au parc bien trop souvent posées par les visiteurs trop curieux (“Vous êtes envoyés où en hiver ?”; “On n’est envoyés nulle part, à la fin septembre je n’ai plus de travail et je dois trouver un nouveau travail.; *gloups*; ouais.).

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En approche des glaciers principaux, les gens se réunissaient sur la proue)

Après avoir voyagé quelques 80 km dans la baie, on arrivait dans le “Pays des Glaciers”, où l’on avait l’occasion de voir des tas de glaciers (le parc en compte plus de 1000). Beaucoup étaient visibles au loin, perchés sur les flancs des montagnes, mais on avait aussi l’occasion de passer tout près de certains glaciers qui descendaient jusque dans la mer ou presque:

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Le glacier de Lamplugh (prononcé “Lampougue” par les capitaines scandinaves), anciennement un glacier arrivant jusque dans la mer, aujourd’hui il ne touche plus l’eau ayant une plage de sable à son front…
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Le glacier de Johns Hopkins, glacier qui pendant une bonne partie de l’été les bateaux n’ont pas le droit d’approcher, car c’est un habitat pour les phoques, qui utilisent les icebergs tombés du glacier pour avoir leurs petits dessus. C’est seulement à la fin de l’été, lorsque les bébés phoques sont devenus grands, que les gros bateaux peuvent approcher le glacier de tout près tout en continuant à faire attention aux phoques (càd en n’y prêtant pas attention et en les faisant tomber à l’eau à cause des vagues provoquées par le bateau). Même s’il est situé à 8 km au loin, la vue de ce glacier, au fond du fjord, est l’une des plus belles du parc, mais lors de jours nuageux et frais, peu de gens prennent le temps d’aller observer ce glacier. La preuve sur cette photo…
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Le glacier de Margerie, probablement le glacier le plus connu du parc. En tout arrière-plan, les sommets enneigés du Mount Fairweather, le plus haut sommet du parc culminant à plus de 4600m d’altitude, dépassent à peine.
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Juste à côté du glacier de Margerie se trouve le glacier du “Grand Pacific” (qui était jadis ce glacier, aujourd’hui c’est le glacier de Ferris que l’on voit, glacier qui coupe la route au Grand Pacific plus en amont), un glacier couvert que beaucoup de gens ne voient même pas, pensant qu’il s’agit d’une colline (à noter qu’il fait tout de même 3km de large)…

Arrivés aux glaciers de Margerie et du Grand Pacific, qui marquait le highlight de notre voyage à 100 km de notre point de départ, le bateau s’arrêtait 1h pour que les gens aient bien le temps d’observer le(s) glacier(s) et le potentiel vêlage du glacier de Margerie, la perte d’icebergs dans l’eau qui provoquait toujours applaudissements et cris de joie. Un phénomène qui se produit chaque jour et qui peut arriver à tout moment, mais qui devient de plus en plus rare à mesure que le glacier recule et se retrouve presque entièrement sur la terre ferme. Pendant cette heure devant les glaciers, c’était le seul moment de la journée où on pouvait vraiment être dehors, se promenant sur les ponts et parlant aux gens, répondant à leurs questions et posant sur leurs photos (et accessoirement de visiter d’autres parties du bateau). Heure qui passait souvent bien trop rapidement…

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En regardant mes photos, je réalise que je n’ai pas beaucoup de photos d’intérieur de bateaux, mais en voici une… La vue depuis un ascenseur de verre.

Une fois l’heure écoulée, il était temps de rentrer empaqueter le Visitor Center portatif, de prendre un rapide repas (souvent interrompu par des “Oh désolé de vous déranger mais j’ai juste une question…”) avant de poursuivre les activités de l’après-midi. Tandis que les grands se rendaient par centaines dans le théâtre pour suivre la présentation Power Point donnée par l’un des rangers et par l’interprète culturel s’il y en avait un aux alentours de 13h, les petits se rendaient au centre des enfants pour écouter une merveilleuse histoire originale inventée de toutes pièces par un autre ranger et devenir un Ranger Junior. Car tandis que dans d’autres parcs il faut travailler sur un livre d’activités et faire différentes choses pour être digne de recevoir le badge de Ranger Junior du parc, ici pour gagner un badge il suffisait d’être assis dans la pièce, d’écouter attentivement ou d’interrompre le ranger à tout bout de champ sous l’oeil rien à foutre des parents qui ne disent rien. Mouais…

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Seule photo de théâtre que j’ai; salle de théâtre du bateau le plus petit sur lequel on allait, les autres étant généralement beaucoup plus grandes et pouvant accueillir entre 700 et plus de 1000 personnes.

Une fois ces présentations terminées, il restait parfois un peu de temps pour soit aller respirer l’air “frais” à l’extérieur et se faire accoster par plein de personnes, pour se cacher dans les toilettes et essayer de finalement respirer un petit peu (et encore, les gens viennent vous poser des questions à travers la porte des WC…) ou pour visiter le bateau et faire un tour dans le casino ou dans le centre commercial et se rendre compte à quel point ce lieu de travail est complètement décalé face à l’image traditionnelle du ranger.

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Vous avez l’impression d’être dans un parc national là ?

Finalement, à la fin de la journée vers 15h, de retour dans la partie inférieure de la baie, il était temps de faire nos au revoirs. Après un court passage sur la passerelle pour dire au revoir au capitaine et apercevoir notre petit Serac au loin (ou parfois très proche…), nous nous rendions dans les profondeurs du bateau avec toutes nos affaires pour entamer le débarquement, redescendant l’échelle de corde pour rejoindre le Serac, qui allait nous ramener à la maison. Au débarquement on avait en général beaucoup plus de spectateurs que le matin, certains filmant ou prenant des photos. D’ailleurs si vous allez sur Youtube et tapez “ranger Glacier Bay”, vous allez non seulement pouvoir voir ce processus dont je vous parle en entier, mais vous allez aussi remarquer qu’il y a bien plus de vidéos de rangers désembarquant qu’embarquant les bateaux.

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L’équipe du Serac vient nous délivrer

De retour sur le Serac, c’était 20 minutes de pendulage qui nous attendaient avant d’être de retour sur la terre ferme, laissant le temps de reprendre nos esprits avant de retourner au bureau déposer nos affaires et d’aller mourir en paix à la maison, exténués après une longue journée à être sollicité sans arrêt et sans pause, essayant cette fois-ci de dormir un peu plus pour pouvoir survivre à la semaine, le même processus (ou un autre similaire) recommençant généralement le lendemain.

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Des passagers faisant au revoir aux rangers depuis le pont ou leurs balcons

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